Frédéric Barriault est entré dans nos vies avec son tempérament entier et sa passion débordante en 2017 alors qu’il se joignait à l’équipe du Centre justice et foi (CJF). S’il ne comptait pas parmi les plus anciens employés, au moment de la fermeture abrupte du Centre, la fulgurance de son passage parmi nous a rapidement fait de lui beaucoup plus qu’un compagnon de travail et de lutte: il était devenu un ami et un camarade.
Il était tout sauf tiède. Les mots que plusieurs utilisent pour parler de lui réfèrent d’ailleurs au feu : « tout feu tout flamme », « fournaise humaine », etc. Frédéric était habité par un brasier, une indignation forte, qui cherchait autant à mettre en lumière l’intolérable de l’injustice qu’à combattre ce qui en était la cause. Sa maladie foudroyante et son décès, survenu le 18 mars dernier, nous permettent de redire combien le lien qui nous unissait à lui était important et significatif.
C’est particulièrement le cas depuis un certain 19 mars 2024, alors que nous avons vécu ensemble le traumatisme de la mise à pied collective qui mènerait inéluctablement à la fermeture du CJF et de la revue Relations. Cette injustice a été vécue comme une trahison par plusieurs d’entre nous, mais en particulier Frédéric, qui était si profondément attaché à une certaine tradition jésuite d’engagement pour la justice sociale. Une blessure qui l’affectait jusque « dans les tripes », disait-il – là même où, cruelle ironie, s’insinuerait le cancer qui l’a emporté, deux ans plus tard. Une blessure que nous avions néanmoins choisi de guérir collectivement par la solidarité, en mettant sur pied un collectif citoyen axé sur la réflexion au service de la justice sociale. C’est donc collectivement que nous souhaitons rendre hommage à cet être de cœur et d’intelligence qu’était Frédéric et qui nous a quittés bien trop tôt – d’abord pour sa conjointe et ses jeunes enfants – mais aussi pour tous ceux et celles qui collaboraient avec lui dans de nombreux chantiers intellectuels et militants qu’il laisse inachevés.
Frédéric avait une connaissance exceptionnelle autant des enjeux religieux que socio-politiques et une capacité de lier ces deux expertises pour développer des réflexions et des prises de position pluralistes tout en demeurant audibles largement au sein de la société québécoise.
Sa capacité phénoménale de recherche et d’appropriation de connaissances sur des thématiques variées ainsi que sa faculté à synthétiser la pensée de différents auteurs ou les différents angles d’un sujet par une écriture rapide et efficace était aussi appréciée qu’exceptionnelle. Son talent intellectuel et sa grande érudition, toutefois, ne servaient jamais à dominer, exclure ou mépriser les autres personnes ni les autres formes de savoir qu’il reconnaissait dans tous les milieux et dans toutes les classes sociales. Au contraire, il y était attentif et s’en émouvait régulièrement, conscient que la connaissance pouvait aussi être un puissant outil de contrôle, bien qu’il la souhaitait libératrice et levier de transformation sociale pour toutes et tous. Il valorisait ainsi tout autant le travail académique et intellectuel que le temps consacré à suivre ses garçons dans les arénas et les terrains de baseball et à participer aux communautés humaines qui se composaient autour de la pratique sportive.
Il avait aussi le courage de nommer et d’accepter ses fragilités et sa vulnérabilité, ce qui le rendait parfois malhabile dans une société où les dynamiques relationnelles et les codes sociaux sont souvent si policés. Cela lui donnait en contrepartie une grande sensibilité pour ceux et celles qui se retrouvent trop souvent à la marge, ne pouvant se conformer aux diktats d’une société inégalitaire et homogénéisante. Il déployait alors une générosité de cœur envers ces hommes et ces femmes qui refusent l’invisibilisation qu’on leur fait subir. Il se mobilisait pour dénoncer leur situation mais aussi pour faire valoir les richesses ignorées et même méprisées dont recèlent pourtant ces personnes.
C’est ainsi qu’il a trouvé une famille militante au sein du Collectif pour un Québec sans pauvreté et qu’il a investi un temps significatif de ses dernières années à tisser des liens avec des personnes des Premiers peuples. Dans les deux cas, il s’efforçait à devenir un véritable allié, appliquant un souci de renversement de nos rapports avec les humilié·es. C’est aussi pourquoi Haïti et la Palestine trouvaient une place de choix dans l’expression de son indignation, incapable de tolérer notre indifférence collective face à l’acharnement des pouvoirs occidentaux envers ces peuples courageux et déterminés à se tenir debout en toute dignité.
Le fil de l’histoire
Formé en histoire du Québec contemporain, les convictions de Frédéric et son parcours professionnel l’ont amené à se spécialiser dans l’histoire du catholicisme. Il s’est engagé au sein de différentes associations d’historien·nes et avait une affection particulière pour le réseau d’Histoire engagée. Si l’analyse féministe faisait partie des outils théoriques qu’il mobilisait avec passion et sincérité, dans les dernières années, Frédéric avait aussi appris à élargir sa grande culture générale en côtoyant des auteurs et autrices non occidentaux. Il avait ainsi appris à débusquer et à nommer dans les discours contemporains les expressions de l’impérialisme et du colonialisme tout comme celles de l’islamophobie.
Frédéric n’avait rien du passéiste qui cherche refuge dans une narration de l’histoire idéalisée pour ne pas affronter les questions difficiles qui nous taraudent en lien avec notre présent et encore plus avec notre avenir incertain. Il cherchait, dans les chemins parcourus par nos prédécesseur·es et dans leurs réalisations, des clefs d’interprétation qui pouvaient nourrir un dialogue fécond avec les luttes actuelles et les initiatives qui cherchent, aujourd’hui, à accoucher d’une société et d’un monde d’inclusion, de justice et de préservation des « communs » dont dépend la suite de l’aventure humaine.
C’est en ce sens qu’il a été l’idéateur et le principal maître d’œuvre et rédacteur d’un projet majeur de nos années de collaboration: Mémoire du christianisme social au Québec. Ce site web documente les traces historiques du christianisme social dans les mobilisations sociales des dernières décennies. Il rend accessible et met en valeur des documents légués par des groupes de chrétiennes et de chrétiens engagé·es qui ont contribué aux grandes luttes ayant façonné la société québécoise contemporaine. Dans les derniers jours de sa vie, Frédéric redisait combien il était fier de ce projet et regrettait de ne pouvoir s’y consacrer encore un peu plus de temps, exprimant ainsi son fort désir de vivre malgré sa sérénité face à l’inéluctable qui l’attendait.
Il en allait de même pour le doctorat qu’il réalisait à l’intersection de l’histoire et des sciences des religions et dont le sujet d’étude portait sur l’ensemble de la trajectoire du jésuite Jacques Couture, ancien ministre du travail puis de l’immigration dans le premier gouvernement de René Lévesque. S’agissant des multiples engagements de Couture et de sa contribution à de nombreuses luttes, Frédéric considérait « qu’il y avait là un vide historiographique à combler, à l’heure des débats actuels sur l’éclipse de la sensibilité pluraliste du nationalisme québécois, et aussi des nombreux travaux ayant mis en exergue les artisanes et artisans de la Révolution tranquille. » Il considérait Couture comme une figure « emblématique de cette sensibilité et aussi des luttes sociales et des projets émancipateurs ayant façonné la société québécoise contemporaine, tant au Québec qu’à l’étranger. ». Pour cela aussi il aurait voulu avoir quelques mois de plus, afin d’apporter un peu plus de pierres à cet édifice.
Une foi en constant dialogue
Cet engagement intellectuel et militant, Frédéric le vivait aussi comme une façon d’être fidèle à la foi catholique qu’il avait découverte adulte et qui était pour lui d’abord et avant tout une exigence d’amour. Cet amour se conjuguait pour lui au politique, avec la préservation de l’environnement et avec l’art, qui le nourrissait aussi. L’Évangile qui l’avait touché n’était pas une injonction morale. C’était un socle profond sur lequel se fondait son Espérance et qui l’empêchait de baisser les bras devant les horreurs du monde, qui peuvent facilement confiner à l’impuissance. Il croyait profondément à cette forme de bien à l’œuvre au cœur de ce monde imparfait et qu’il nommait Dieu.
Conscient de ses privilèges en tant qu’homme blanc catholique dans une société patriarcale, coloniale et capitaliste, il affichait un pluralisme ouvert, inclusif et attentif aux exclusions, découlant notamment du racisme et de l’islamophobie. Il ne s’est pas dérobé sur les questions difficiles de la laïcité et de la loi 21 notamment, prenant parti pour une reconnaissance des autres expressions de foi et refusant de porter des positions qui jugeaient les autres croyant·es à l’aune de sa foi catholique. Il croyait en une quête spirituelle œcuménique, interreligieuse et humaniste, mais toujours avec le même désir de travailler à la perspective de la justice sociale qui traduisait le mieux ses convictions.
Le 18 mars dernier, il a rendu son dernier souffle sur sa chanson préférée Ange animal, chantée par Dan Bigras, écrite par Gilbert Langevin et dont les paroles le touchaient profondément. Nous ne pourrons plus jamais l’entendre sans le sentir présent. Il se reconnaissait dans la profonde quête de sens et la figure christique qui se cache sous chaque mot du texte tout comme dans le côté rugueux et vrai de son énonciation:
C’est avec toi que j’marche encore
Du Sud au Nord jusqu’à l’aurore
T’es ma boussole, t’es ma survie
Ange animal, ange mon ami
Alors que nous devons maintenant envisager la suite de nos engagements sans Frédéric, nous reviennent les paroles de Virginie Larivière énoncées dans le cadre d’un événement de reconnaissance à l’endroit des employés du Centre justice et foi injustement mis à pied. Elle qui l’avait côtoyé au sein du Collectif pour une Québec sans pauvreté avait eu ces mots d’une grande vérité:
« Alors que l’actualité nous bombarde chaque jour un peu plus de l’infamie du pouvoir, de l’argent et des injustices, je crois qu’il faut résister par la joie. J’essaie, en tout cas, de résister par la joie. Et quand je trouve ça vraiment difficile, je pense à Frédéric et à sa joie irrésistible et engagée. »
Nous continuerons à porter les causes qui lui ont tenu à cœur pour rendre hommage à cette Espérance qui l’a habité jusqu’à la fin.
Le Collectif 19 mars : Emiliano Arpin-Simonetti, Myriam Cloutier, Elodie Ekobena, Élisabeth Garant, Jacques Grenier, Mouloud Idir, Deirdre Meintel, Jean-Claude Ravet, Carolyn Sharp.
